
Cela fait maintenant trois semaines que la tant attendue adaptation de L’Odyssée par le réalisateur britannico-américain Christopher Nolan est sortie dans les salles de cinéma françaises. Depuis trois semaines, les critiques y vont bon train et beaucoup de personnes sont soudainement devenues des spécialistes de l’Antiquité. Certains parlent d’un chef-d’œuvre cinématographique quand d’autres, sans nier la qualité des images et des scènes, s’insurgent du manque de fidélité à l’histoire, à l’instar d’Elon Musk. Pourtant, l’analyse de cette adaptation et des débats qui en découlent est intéressante au regard de notre société actuelle.
Mais qu’est-ce qui fait à ce point débat autour de l’œuvre du réalisateur d’Interstellar et d’Inception ? Qu’en disent les spécialistes ? Et vous, qu’en pensez-vous ? Votre avis nous intéresse !
1 Une adaptation trop moderne ?
Débat, il y a, mais pourquoi ? De multiples raisons figurent sur la liste : réalisation des costumes, utilisation de familiarités, le casting d’Hélène (interprétée par Lupita Nyong’o), etc. Les arguments ne manquent pas pour dénoncer une trahison à l’œuvre d’Homère. Pourtant, certains spécialistes (les vrai·e·s, celles et ceux qui ont été formé·e·s et dont c’est le métier) parlent plutôt de la perception erronée que l’on peut avoir de l’Antiquité.
Pendant la promotion du film, Christopher Nolan a expliqué s’être largement inspiré de la traduction d’Emily Wilson pour adapter L’Odyssée. En effet, le réalisateur s’est notamment appuyé sur sa première phrase : « Parlez-moi d’un homme complexe » pour construire toute la psychologie du personnage d’Ulysse.
Cette traduction de 2017 a elle aussi fait couler beaucoup d’encre lors de sa parution. Première traduction intégrale de L’Odyssée en langue anglaise par une femme, le travail d’Emily Wilson a notamment été critiqué en raison du militantisme féministe de son autrice et de la façon dont cela se retrouve dans ses choix de traduction.
De la même façon que l’on reproche à l’une de manquer de fidélité à l’histoire au profit de valeurs qui reflètent notre système de pensée actuel, l’on reproche à Nolan de faire preuve de trop de « wokisme ». Fabien Bièvre-Perrin, historien spécialisé dans la réception de l’Antiquité, avance que cette adaptation est une invitation « à une réflexion riche et nuancée sur l’humanité », qui fait résonner l’œuvre antique avec notre époque actuelle.
En effet, selon lui, Ulysse n’est pas le héros glorieux tel qu’il est souvent présenté : il incarne, au contraire, « une certaine humanité brisée ». Son incapacité à se souvenir de son passé, de la guerre, de son périple jusqu’à l’île d’Ogygie, les flash-backs des soldats perdus au cours de cette aventure sont autant de réminiscences qui témoignent du syndrome de stress post-traumatique du personnage principal, et rappellent à quel point il est humain.
Toujours selon Fabien Bièvre-Perrin, cette adaptation, qualifiée de « woke » par certains, se distingue justement par son refus de l’orientalisme : les multiples lieux de tournage, de l’Italie à la Grèce en passant par l’Islande, l’Écosse, le Maroc ou encore les États-Unis, ainsi que la diversité du casting témoignent d’un univers cosmopolite.
2 Au sujet de l’appropriation
Le mot qui revient le plus dans la polémique actuelle est celui de l’appropriation : on reproche à Nolan d’avoir pris une trop grande part de liberté. Cependant, comme le rappelle Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes à l’Université de Lille, l’œuvre d’Homère a fait l’objet de nombreuses appropriations, siècle après siècle.
Le travail du réalisateur n’est pas celui de « recopier » une œuvre originale avec l’acharnement d’un jeune écolier, mais de faire des choix : garder, transformer, adapter. Nolan a simplement « ajoute[r] un maillon à une chaîne d’appropriations et de captations croisées revendiquées depuis vingt-cinq siècles ».
Selon lui, les polémiques qui ont éclaté autour de ce film sont surtout révélatrices de notre époque. Tel est le cas avec le débat autour du choix de l’actrice Lupita Nyong’o pour l’interprétation d’Hélène. Ce que dit cette polémique, c’est surtout que notre époque a tendance à projeter une certaine vision de l’Antiquité qui n’est pas fidèle à la réalité. L’image d’une Antiquité « pure » et « blanche » n’est en fait qu’une construction tardive ; les Grecs s’opposaient aux barbares en termes culturels et politiques, et non en fonction de la couleur de la peau.
Si ces deux points de vue-là se dressent contre les critiques de l’adaptation de Nolan, rappelons qu’Emily Wilson, elle, donne un avis plus mitigé. Selon elle, le réalisateur aurait négligé certains thèmes essentiels en voulant trop en faire. Elle regrette notamment l’amenuisement des rôles féminins et l’effacement de plusieurs dieux.
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